Le Brésil affronte une crise de croissance (2/2)

Depuis le début du mouvement, deux interprétations s’opposent. Pour les uns, cette grogne est le signe que le Brésil ne va pas aussi bien qu’on le dit, en dépit de son décollage économique depuis dix ans. D’abord, parce que le rythme de croissance a ralenti ces dernières années. Ensuite, parce qu’il doit faire face à des inégalités toujours criantes. Les plus fragiles sont en outre frappés de plein fouet par une forte inflation. « Les classes moyennes basses qui manifestent sont des gens qui étaient pauvres il y a peu », indique Stéphane Monclaire, maître de conférences à l’Université Paris’1 -?Sorbonne. Pour les autres, en revanche, ce mouvement confirme que le Brésil va mieux?: les manifestants à l’origine du mouvement sont issus principalement de ces classes moyennes qui se sont affirmées depuis l’entrée dans le XXIe siècle. Depuis 2002, 30 à 40 millions de Brésiliens ont quitté la pauvreté. L’émergence du Brésil ? comme celle de la Turquie ou du Chili ?, c’est aussi l’émergence de ses classes moyennes, porteuses de préoccupations nouvelles par rapport à celles de leurs aînés, plus immédiates.

Ces deux analyses ne s’excluent pas nécessairement, le fort ralentissement de la croissance pouvant déclencher un mouvement ample de revendications de long terme. Cette agitation risque-t-elle de détourner les investisseurs étrangers ? Pour Yves Zlotowski, chef économiste à la COFACE, leader mondial de l’assurance-crédit, tout dépend du type d’investissement. Pour les investissements directs, tels que l’installation d’entreprises, les décisions seront prises avec plus de recul et de patience. Ces investisseurs sont sensibles à la tournure des événements bien sûr, surtout quant aux dégradations matérielles, dans un pays où l’insécurité est grande. Toutefois, le Brésil reste une destination prisée pour les entreprises et ne constitue pas un mauvais pari. La classe moyenne y est dynamique avec une volonté de consommer, la démocratie fonctionne bien, le pays s’affirme au niveau international et possède une économie très diversifiée. Il sera difficile pour les investisseurs de sortir d’un tel marché stratégique. Ensuite, pour les investissements de "portefeuille", ceux-ci sont plus spéculatifs et volatils, et pourraient être affectés par les annonces de la Federal Reserve, la Banque centrale des États-Unis, qui souhaite adopter une politique monétaire plus prudente. Les événements au Brésil ont créé un choc, et s’il y a une chose que les investisseurs n’aiment pas, c’est la surprise, qui peut les conduire à sur-réagir et à se retirer. Les investisseurs scrutent également la situation économique du pays.

Le Brésil se trouve en ce moment dans une conjoncture paradoxale avec une croissance molle d’une part et une inflation persistante d’autre part. Le fort ralentissement qui est intervenu est la conséquence d’un cycle?: la croissance est passée de "+ 2,7 %" au premier semestre de 2011 à "+ 0,9 %" pour la même période en 2012 et "+ 0,6 %" au premier semestre de 2013. En 2010, le Brésil était tout simplement au-delà de son potentiel, d’où le ralentissement qui a suivi. Le taux de croissance raisonnable du Brésil se situe aux alentours des 3 ou 4 %. L’inflation s’explique quant à elle par un véritable problème d’offre. En 2012, la consommation des ménages a été très dynamique grâce à la hausse continue des salaires et la baisse du chômage.

Le pays possède tout de même une grande maturité démocratique. La présidente Dilma Rousseff a accepté la contestation et le pouvoir est ouvert à de vraies discussions. Nous ne sommes pas dans la même situation qu’en Turquie. D’autre part, la présidente reste très populaire. Malgré une baisse dans les sondages récemment, Dilma Rousseff est encore appréciée, pour sa probité et ses compétences.

De passage au Brésil pendant les manifestations, Carlos Ghosn, président de Renault et de Nissan, avait déclaré être "fortement surpris et impressionné" par l’ampleur du mouvement de protestation à travers le pays, notamment à Rio. "On doit attendre avant de pouvoir analyser cette mobilisation ; quelles en sont les raisons réelles ? Est-ce durable ou passager ?", s’interrogeait M. Ghosn.
Sans juger la nature du mouvement social, le patron de Renault-Nissan avait en revanche pointé le manque de compétitivité de l’économie brésilienne. Première entrave : la fiscalité, beaucoup plus élevée que dans les autres pays, qui freine notamment les exportations et empêche, pour l’instant, l’introduction de voitures électriques au Brésil.
Autre paradoxe cité par M. Ghosn : le Brésil est riche en minerai de fer et dispose d’une industrie sidérurgique nationale, mais l’acier importé de Corée du Sud est moins cher que l’acier produit localement. "On va devoir s’attaquer à ces questions de compétitivité. Si les problèmes ne sont pas traités, le Brésil risque de retomber dans l’estime des investisseurs et de n’être plus qu’un pays parmi tous les autres émergents, au lieu de figurer en haut de l’affiche", expliquait alors M. Ghosn.

Juliette Rodrigues