Le Brésil affronte une crise de croissance (1/2)

Trains délabrés, autobus bondés qui avancent à pas de tortue en milieu d'embouteillages monstres, métros insuffisants, minibus clandestins: bienvenue dans les transports publics brésiliens, aussi chers que dans les pays développés mais inefficaces comme dans le Tiers-monde, à l'origine des manifestations de ces dernières semaines. Des tickets moins chers et un service de meilleure qualité figurent parmi les principales revendications des Brésiliens. Ces mobilisations de rue, les plus importantes que le pays ait connues depuis 20 ans, se déroulent en même temps que la Coupe des Confédérations de football, à un an tout juste du Mondial. Les autorités de São Paulo, point de départ des manifestations, et de Rio, notamment, ont fait marche arrière sur les récentes augmentations des tarifs des transports, qui avaient déclenché la colère des usagers, mais des manifestations ont néanmoins été convoquées dans tout le pays à travers les réseaux sociaux.

Pour beaucoup des 194 millions de Brésiliens, surtout les plus pauvres, qui n'ont pas de voiture et vivent loin de leur lieu de travail dans des zones où l'offre de transport est réduite, le trajet domicile-travail est un véritable cauchemar. Chris Gaffney, expert américain en urbanisme qui vit à Rio et étudie les changements au Brésil en prévision du Mondial de football de 2014 et des Jeux Olympiques à Rio en 2016, explique que les politiques de transports sont centrées sur des lignes de bus qui transportent la population de la périphérie vers le centre. "Mais la mauvaise qualité du service, les tarifs élevés et la compétition avec les voitures dans un espace réduit, ainsi que la détérioration des routes ont placé les infrastructures urbaines au bord de la paralysie", estime-t-il.
Et la situation a empiré avec l'explosion du parc automobile au Brésil au cours de la dernière décennie en raison d'un développement économique soutenu : chaque jour, 10 000 nouvelles voitures roulent dans le pays. A São Paulo, avec ses 20 millions d'habitants, on compte jusqu'à 250 km d'embouteillages par jour.

La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, confrontée à une fronde sociale historique, a promis de recevoir "les leaders des manifestations" et d'oeuvrer à un "grand pacte pour améliorer les services publics", dans une allocution solennelle à la nation. "Je veux répéter que mon gouvernement écoute les voix démocratiques qui réclament le changement", a déclaré Mme Rousseff, 24 heures après les manifestations émaillées de violences qui ont déversé 1,2 million de Brésiliens dans les rues. Mais elle a averti qu'elle ne tolèrerait pas qu'une "minorité violente et autoritaire salisse un mouvement démocratique et pacifique", en détruisant "le patrimoine public et privé". "Je vais inviter les gouverneurs, les maires des principales villes, à former un grand pacte autour de l'amélioration des services publics". Mme Rousseff a mentionné des "transports en commun" de qualité à des tarifs justes", la santé, et l'éducation, en faveur de laquelle elle a réitéré son souhait de consacrer 100 % des recettes pétrolières du pays, un projet paralysé par de forts blocages politiques. La présidente brésilienne a annoncé qu'elle recevrait "les leaders des manifestations pacifiques, les représentants des organisations de jeunes, des syndicats, des mouvements de travailleurs, des associations populaires".
"Nous avons besoin de leur contribution (...) de leur énergie et créativité, de leur pari sur l'avenir et de leur capacité à remettre en question les erreurs du passé et du présent", a-t-elle souligné. Mme Rousseff a estimé que le Brésil avait besoin d'"oxygéner" son "système politique" pour le rendre "plus perméable à l'influence de la société" et de trouver des "moyens plus efficaces pour combattre la corruption".

Si le chômage est relativement bas (5,5 %), le Brésil reste un des pays les plus inégalitaires au monde et la corruption des classes politiques très élevée. Le coût de la Coupe du monde, évalué à 15 milliards de dollars, sera en partie financé par les 194 millions d'habitants du plus grand pays d'Amérique latine. Les Brésiliens comptent parmi les contribuables payant le plus d'impôts au monde. L'ampleur soudaine des manifestations, qui a surpris dans un pays d’ordinaire peu enclin à protester, a mis à nu les failles de la société brésilienne.

« En arrière-plan de ces manifestations, il faut rappeler que les inégalités sont très fortes », confirme Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Institut français de géopolitique. « Le salaire minimum oscille entre 230 et 240 ? par mois. Le prix du billet de transport étant plus ou moins le même qu’en France, cela signifie qu’il y a une part importante du revenu mensuel qui passe dans les frais de transport (?). On voit alors l’incidence que peut avoir l’augmentation du coût du transport dans la vie quotidienne des gens ». Cette sensibilité aiguë à l’augmentation des prix des transports s’exprime dans un contexte de retour de l’inflation. « Cela heurte les plus pauvres », observe Cristina Terra, professeur à l’Université de Cergy-Pontoise, rappelant pourtant comment « les inégalités avaient reculé pour la première fois il y a dix ans, à l’arrivée au pouvoir du président Lula, grâce à des mesures de transfert aux moins favorisés, telle la ?borsa familia? pour aider les familles à scolariser leurs enfants ». Jusqu’au milieu des années 1990, seulement 15 % des personnes ayant un emploi avaient le niveau du baccalauréat.

Juliette Rodrigues