La nouvelle Banque de développement des BRICS : alternative au système financier occidental ou illusion ?

Les sommets internationaux ont une vertu, celle de donner, l'espace de quelques heures, l’impression qu’une poignée de leaders peuvent peser sur la marche du monde. Lancés en 2009, les sommets des BRICS, réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (depuis 2011), ne dérogent pas à la règle. Derrière sa volonté de bâtir un ordre mondial post-occidental, ce groupe a jusqu’ici produit bien peu de mesures concrètes. Cette année, il s'est tenu au Brésil, à Fortaleza, les 15 et 16 juillet.

Dilma Roussef, présidente du Brésil, y a accueilli le Russe Poutine, le Sud-Africain Zuma, le Chinois Xi, et pour son premier grand déplacement international, l'Indien Narendra Modi, qui venait d'être élu. Le groupe des BRICS a décidé de mettre sur pied son propre système financier international. Esquissé lors des deux précédents sommets, le blocage principal portait sur le lieu du futur siège de la banque. Shanghaï, appuyé par Moscou, l'a finalement emporté, et l'Inde, qui convoitait aussi le siège, détiendra la première présidence de l'institution, pour cinq ans. Le deuxième président devrait être brésilien.

Prévu pour pour 2016, le projet est double. Il consiste tout d’abord en la création de la BRICS Bank, une banque de développement qui accordera des prêts à ses membres ou à d’autres pays émergents. Même si de nombreuses banques multilatérales existent déjà, cette banque se pose comme une alternative à la Banque mondiale, avec moins de conditionnalités. Dotée d'un capital initial de 50 milliards de dollars - abondé à parts égales par les membres et pouvant être porté à 100 milliards -, la banque a vocation à financer des projets d'infrastructures, point noir de ces économies, surtout de l'Inde et du Brésil, dans une moindre mesure de l'Afrique du Sud. "C'est une clé pour relancer la croissance des BRICS", a insisté Mauro Borges, le ministre brésilien du Commerce et de l'Industrie. Les "Cinq subissent en effet un ralentissement de leurs économies, liées à des handicaps structurels. La démarche des BRICS est cohérente pour contester l'hégémonie des pays développés d'autant que la réforme du FMI n'avance pas", remarque Olivier de Boysson, de la Société générale.

La mise en place d'un fonds commun de devises de 100 milliards de dollars a semblé plus facile à mettre en ?uvre. Si le matelas est faible comparé aux montants de leurs réserves, il peut constituer une sécurité en cas de crises monétaires. Le Fonds, qui doit être opérationnel dans un an, évitera "les pressions à court terme sur les liquidités", indique le communiqué du sommet. Pékin sera le plus important contributeur de ce fonds avec 41 milliards, plus 18 milliards pour le Brésil, l'Inde et la Russie et 5 milliards pour l'Afrique du Sud.

Sur le plan diplomatique, ce sommet permet à Vladimir Poutine de sortir de son isolement depuis son éviction du G8 des pays les plus industrialisés, en raison de la crise ukrainienne. Les BRICS n'ont pas appuyé les sanctions internationales à l'encontre de Moscou. Le président russe a proposé à ses partenaires la création d'une association autour de l'énergie qui comprendrait des stockages mutualisés d'hydrocarbures.

La tempête de l'été 2013 sur les marchés financiers suite aux annonces de la Réserve fédérale américaine d'une politique moins accommodante avait montré la vulnérabilité des BRICS, Chine mise à part. La première motivation des BRICS est le ressentiment à l’égard de leur faible poids dans les institutions de Bretton Woods (Banque mondiale et FMI). Au sein du FMI, la Chine détient quatre fois moins de droits de vote que les États-Unis, et l’Italie en a plus que l’Inde. Cent fois promise, la réforme du système traîne en longueur, bloquée par Washington. Une situation intenable, tout comme l’est devenue la règle tacite voulant que la présidence de la Banque mondiale revienne à un Américain et la direction du FMI à un Européen.

La seconde raison, que de nombreux analystes qualifient d'illusoire, est que des institutions financières, quand bien même détenues par les pays émergents, puissent s’affranchir de règles prudentielles dans la durée, sans graves conséquences au bout. Par exemple, cette "BRICS Bank" pourrait-elle prêter à livre ouvert à l’Argentine de Cristina Kirchner, l’invitée d’honneur du sommet de Fortaleza, sans risque désastreux ? Rien n'est moins sûr.

Juliette Rodrigues