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Les Ateliers du CCFA

L’automobile a-t-elle un sexe ?

Publié le 6/11/2012

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Présentation de l'évènement
  • 3 octobre 2012 - Paris - Paris Expo Porte de Versailles
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Les préjugés sur les hommes et les femmes sont inhérents à notre société. Ils ne sont pas propres à l’automobile. En revanche, la voiture cristallise beaucoup d’éléments. Elle est un catalyseur. Dès son apparition, alors que la société était complètement dominée par les hommes, elle est apparue comme un objet de liberté, en même temps qu’elle a donné naissance à l’un des plus grands secteurs industriels du 20e siècle. Une grande partie des stéréotypes vient du fait que ce monde a été fait par des hommes pour les hommes pendant ses soixante premières années.
L’automobile est complètement liée à la libération de la femme qui, dans les années 60, est passée du statut de passagère à celui de conductrice. Les femmes se sont donc appropriées un objet d’homme, mais elles l’ont surtout vu comme un endroit où elles pourraient être libres, pas comme un objet de pouvoir. Le rapport de la femme à la voiture n’était pas du tout le même que celui de l’homme à la voiture. Aujourd’hui, les voitures évoluent vers davantage de personnalisation, de couleur. C’est le signe de l’appropriation par la femme de cet objet. Il a fallu plus d’une génération pour cela.
Aujourd’hui, bien que restant moins nombreuses que les garçons, de plus en plus de jeunes filles intègrent les écoles d’ingénieur. Leur part dans les effectifs des entreprises du secteur automobile va donc en s’accroissant. Leurs apports sont précieux et appréciés. En revanche, à certains niveaux de responsabilité, il existe encore un véritable plafond de verre. Le faire exploser afin que les femmes soient mieux représentées dans les milieux décisionnaires sera peut-être l’apanage de la nouvelle génération.


Présentation
Stanislas GRENAPIN
Le thème de cet atelier sociétal est passionnant : l’automobile a-t-elle un sexe ? Nous disons « la » voiture ou « le » 4x4. Faut-il y voir quelque chose ? L’automobile véhicule beaucoup de fantasmes et de lieux communs, souvent très caricaturaux. Il suffit d’ailleurs de se promener dans les allées du Mondial pour constater que la femme a encore une grande place dans l’automobile, ou au moins juste à côté, aucun modèle n’étant présenté sans son hôtesse. Il est également amusant de constater que pour traiter de ce vaste sujet, les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes.
Mathieu FLONNEAU
Cette séance est effectivement importante. Il s’agit probablement de la séance la plus féminisée de tous les ateliers. Ce sujet du genre dans l’automobile fait l’objet de caricatures considérables. L’enjeu de l’association « Passé, Présent, Mobilité » consiste à instiller un espace de réflexion autour des voitures, qui ont toujours été présentées de manière uniquement commerciale. Il s’agit de réfléchir aux motifs qui font consensus, dans la société française, autour de l’industrie automobile, qui joue un rôle primordial dans notre économie. En sus de la crise économique, il existe aujourd’hui une crise de légitimité de l’automobile. Il faut y réfléchir sur le fond. Nos ateliers s’inscrivent dans cette réflexion. Ils visent à comprendre le mécanisme d’acceptation ou de refoulement de l’automobile.
Arnaud PASSALACQUA
Des questions se posent. Il y aurait un rapport féminin particulier à l’automobile. L’homme et la femme n’attendraient pas la même chose d’une voiture. Si l’on en croit les emplois du temps chargés des mères de famille, l’automobile doit être polyvalente. Sur le plan professionnel, le monde de l’automobile est technique et marqué par une forte masculinité. Il n’est évidemment pas le seul dans ce cas. Néanmoins, comment changer cela ?
Il est important de comprendre les phénomènes dans leur épaisseur historique. Le terme automobile semble être transsexuel. A l’origine, il était masculin, puis l’usage s’est stabilisé autour d’« une » automobile. Le vocabulaire renvoie souvent à la femme : nous disons « la » voiture, « la » caisse, « la » tire ou « la » bagnole. En revanche, nous disons « le » 4x4. Le vocabulaire automobile est très marqué sur le clivage de genre. C’est bien que l’objet pose question. D’où viennent ces différences de genre ? Sont-elles spécifiques à l’automobile ? Sont-elles liées au moteur, au carburant ou au rapport à la puissance, ou l’automobile n’est-elle qu’un monde technique parmi d’autres, dans lequel les relations de genre sont inégales ? Est-ce la technique qui révèle les différences, ou les genres ont-il un rapport différent à la technique ?
En tout cas, les différences amènent rapidement aux inégalités. La part des femmes dans le monde professionnel en est un élément. Les hôtesses présentes dans les allées du Mondial sont peut-être l’héritage de ces inégalités dans le rapport à l’automobile. Quel est le rôle des constructeurs dans ces inégalités ? Leurs publicités, très souvent marquées par le genre, ne les auraient-elles pas renforcées ? _ Les constructeurs ne voient peut-être pas suffisamment que les femmes sont décisives dans l’achat d’une automobile, à moins que ce ne soit le contexte général qui est favorable à l’inégalité hommes-femmes.
Finalement, la question de genre est-elle le clivage le plus pertinent ? D’autres clivages - sociaux, territoriaux ou générationnels - ne se combinent-ils pas avec la question du genre ? Pour comprendre la relation à l’automobile, ne faudrait-il pas s’intéresser aux territoires ou aux générations autant qu’au sexe ?
Stanislas GRENAPIN
Avant d’entrer dans le cœur du débat, nous allons commencer par présenter les invités. Catherine Espinasse, vous êtes psychosociologue. Pourriez-vous nous expliquer le rapport que vous avez avec le thème de cet atelier ?
Catherine ESPINASSE
Je travaille depuis vingt ans sur la question des mobilités. J’ai réalisé une recherche sur les femmes qui, bien qu’ayant un choix modal, optent pour la voiture. J’ai également réalisé une étude, auprès des personnes âgées, sur le deuil de l’objet voiture.
Stanislas GRENAPIN
Annick Gentes-Kruch, vous êtes directeur de la Corporate University de PSA Peugeot Citroën.
Annick GENTES-KRUCH
Je suis une enfant de PSA, où j’ai réalisé toute ma carrière dans des métiers très différents. Depuis deux ans, je suis responsable de l’université du Groupe sur le plan mondial. J’ai une bonne connaissance de l’automobile vue de l’intérieur. Il y a quelques années, j’ai beaucoup été sollicitée par des femmes qui s’interrogeaient sur leur évolution dans ce milieu d’hommes. J’ai d’abord créé une association dans l’est de la France, puis j’ai cofondé avec trois collègues le réseau femmes de PSA, il y a deux ans et demi. Nous nous sommes rendu compte qu’il existait un véritable clivage hommes-femmes à l’intérieur de l’Entreprise, mais également dans la perception de l’automobile à l’extérieur.
Stanislas GRENAPIN
Marie-Hélène Baudoux Decré, vous êtes membre du bureau de l’Association "Les Elles de l’Auto".
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
J’ai une carrière de 25 ans dans l’automobile, avec un passage dans le poids lourd, ce qui n’est pas commun pour une femme. L’association « Les Elles de l’Auto » a pour but de promouvoir les femmes dans l’automobile. Peu y vont, et celles qui y vont n’y restent pas. Nous essayons donc de les aider à faire carrière dans ce secteur.
Stanislas GRENAPIN
Claire Martin est directeur de la Responsabilité Sociale de Renault et Directeur de la Fondation Renault.
Claire MARTIN
Je suis une femme qui adore conduire, et conduire vite. Je suis entrée dans l’automobile et j’y suis restée car j’y ai fait un parcours assez passionnant, entre la recherche et la communication. Il y a quatre ans, j’ai créé la direction de la responsabilité sociale. Il s’agissait d’imaginer ce dont un constructeur comme Renault, entrant dans le 21e siècle, avait besoin. J’ai inscrit d’emblée la diversité comme étant l’un des quatre piliers de la responsabilité sociale du Groupe, ce que la Direction Générale a accepté. Parmi tous les sujets de diversité, le genre est le sujet sur lequel nous avons le plus travaillé. Enfin, je suis évidemment membre des « Elles de l’Auto » depuis son origine.
Stanislas GRENAPIN
Enfin, Alexandre Buisseret, vous êtes historien de l’automobile.
Alexandre BUISSERET
En fait, j’ai travaillé sur la manière dont les femmes ont vécu l’accès à l’automobile entre la fin du 19e siècle et la moitié du 20e siècle. Mon approche s’est voulue sociologique et industrielle. J’ai essayé de montrer comment les femmes se sont approprié l’automobile, malgré un certain nombre de préjugés et de pressions sociales. Il existe une histoire des femmes et de l’automobile. Les femmes ont leur histoire de l’automobile, mais celle-ci est rarement évoquée.
En histoire, il existe un système d’analyse anglo-saxon, le « gender », qui est une manière de déconstruire la société patriarcale pour montrer que la différence entre les sexes n’est qu’une construction sociale ou culturelle. J’ai beaucoup utilisé cette approche. L’automobile focalise beaucoup cette différence entre le féminin et le masculin. Le sujet de cet atelier est d’ailleurs assez ambigu. Davantage que le sexe, c’est le rapport qu’ont les sexes à l’approche de l’automobile qui est intéressant.
Les préjugés
Stanislas GRENAPIN
Les préjugés ont-ils toujours existé dans l’automobile ?
Alexandre BUISSERET
Quasiment. Ces préjugés sont inhérents à la nature de notre société, qui est dominée par les hommes, même encore aujourd’hui. Elle l’était encore plus lors de l’avènement de l’automobile. La femme avait très peu de place dans cette société. Son espace était essentiellement réduit au foyer. Les préjugés ont pris racine dans cette histoire lointaine.
En revanche, les premières femmes qui ont pratiqué l’automobile étaient d’un niveau social très élevé. Ces femmes étaient peu nombreuses. La femme s’est réapproprié son corps et l’espace extérieur lors de la seconde moitié du 19e siècle. Lorsque l’automobile est apparue, il n’existait pas tellement de préjugés contre les femmes, qui la pratiquaient véritablement comme un sport. Passées ces dix premières années, les préjugés ont commencé à apparaître. Ils sont encore présents aujourd’hui.
Stanislas GRENAPIN
D’ailleurs, la première publicité faisant appel à une femme pour vanter une automobile date de 1915-1916, pour la Ford T, qui n’était pas une voiture de luxe.
Alexandre BUISSERET
Il y a même eu des publicités avec des femmes dès avant 1916.
Stanislas GRENAPIN
Nous avons plus que jamais l’impression que l’automobile n’est que le miroir de la société.
Catherine ESPINASSE
Cela va même au-delà du miroir. J’ai réalisé des recherches récemment. L’automobile est un objet catalyseur positif. Par exemple, elle a été le lieu des premiers émois pour la génération des baby-boomers. De même, les femmes disent souvent qu’elles se disputent avec leur mari dans deux lieux : la voiture et la cuisine. La voiture catalyse les rapports hommes-femmes, dans le cadre d’une appropriation qui a été longue. Les femmes sont apparues tardivement en tant que clientes des constructeurs. C’est lorsque les femmes sont massivement entrées sur le marché du travail qu’elles se sont progressivement emparées de l’objet voiture.
Outre la dimension de miroir de la société, la voiture catalyse beaucoup de choses : des rêves, des fantasmes, des représentations sociales. Dans toutes les recherches que j’ai menées, lorsque je demandais aux personnes de me raconter leur vie et leur mobilité, la voiture tenait toujours une place prépondérante. La possession de différentes voitures correspond à des séquencements de la vie affective. Il y a la voiture d’étudiant, celle du mariage, celle du changement de vie affective… La voiture est vraiment au cœur de l’intimité.
Stanislas GRENAPIN
Les préjugés ont plus que la vie dure. Sont-ils profondément inscrits dans notre culture ou réapparaissent-ils tout simplement à la vue d’une voiture ?
Claire MARTIN
Nous avons tous des préjugés et des stéréotypes sur les hommes et les femmes. Nous sommes complètement baignés et régis par ces stéréotypes. Il est vrai que la voiture cristallise beaucoup de choses. Dès sa création, et c’est encore le cas aujourd’hui, l’automobile est apparue comme un objet de liberté, permettant de conquérir de l’espace et de gagner du temps, que ce soit pour le travail, les loisirs ou les vacances. De plus, cet objet a donné naissance à l’un des plus grands secteurs industriels du 20e siècle. Une grande partie des stéréotypes vient du fait que ce monde a été exclusivement fait par les hommes pour les hommes pendant les soixante premières années. Il existe donc une sorte de parallèle entre la libération des femmes et leur accès à l’automobile, moment auquel elles sont passées du statut de passagère à celui de conductrice et acheteuse. Ce passage d’un rôle passif à un rôle beaucoup plus actif est à mettre en parallèle avec leur libération. Lorsque l’on accède au travail, on a besoin d’une automobile pour s’y rendre. L’automobile est également un objet fonctionnel.
Stanislas GRENAPIN
N’est-ce pas durant cette période, lorsque les femmes sont passées de passagères à conductrices, que les préjugés ont vraiment explosé ? Existe-t-il une corrélation ?
Catherine ESPINASSE
L’automobile est complètement liée à la libération de la femme. Il est important de le souligner.
Stanislas GRENAPIN
N’est-ce pas ce qui a fait exploser le conflit entre les hommes et les femmes ?
Annick GENTES-KRUCH
Les femmes se sont appropriées un objet d’homme, mais je pense qu’elles l’ont surtout vu comme un endroit où elles pourraient être libres, chanter à tue-tête ou transporter les enfants ou les parents, pas comme un objet de pouvoir. A cette époque, le rapport de la femme à la voiture n’était pas du tout le même que le rapport à l’homme à la voiture. Aujourd’hui, les voitures évoluent vers davantage de personnalisation, de couleur. C’est le signe de l’appropriation par la femme de cet objet. Il a fallu du temps, plus d’une génération.
Alexandre BUISSERET
Je voudrais relativiser ce propos voulant que les femmes aient véritablement accédé à l’automobile durant la seconde moitié du 20e siècle. Les femmes étaient présentes dans les automobiles dès leur apparition.
Claire MARTIN
Elles étaient passives et faire-valoir.
Alexandre BUISSERET
Elles étaient évidemment faire-valoir, mais étrangement, elles se sont approprié l’automobile dès le début, de manière économique, sociologique et culturelle. Pour elles, l’automobile était un moyen de se déplacer, mais également un moyen de s’approprier l’espace public, alors que pendant tout le 19e siècle, elles étaient confinées à un espace privé. L’automobile leur a donné ce moyen.
Evidemment, l’après-guerre a accéléré ce mouvement. Toutefois, durant la première moitié du 20e siècle, les intérieurs des automobiles étaient entièrement dédiés aux femmes. L’homme choisissait le châssis et le moteur.
Stanislas GRENAPIN
Est-ce que ça a beaucoup changé ?
Alexandre BUISSERET
Je ne sais pas. En tout cas, le fait que l’intérieur était dédié aux femmes est une représentation du schéma social de l’époque : l’intérieur de la maison était le domaine des femmes, l’intérieur de la voiture l’est devenu également. C’est la standardisation des modes de production de l’automobile, après-guerre, qui a marqué la fin des carrossiers indépendants, qui faisaient des voitures pour les femmes.
Stanislas GRENAPIN
Qu’en est-il des préjugés sociaux dans l’automobile ?
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
J’ai fait une école d’ingénieurs. Nous étions trois filles pour cent garçons. Au départ, ma carrière était plutôt technique, dans l’automobile, mais également chez les équipementiers et dans les carburants. Les préjugés existaient. Ils exigeaient que les filles passent des sortes de tests.
Stanislas GRENAPIN
Avez-vous dû vous battre plus qu’un homme ?
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Les femmes doutent plus que les hommes. Lorsqu’on leur demande de prouver, elles le font. Passé cet espace de test, les hommes sont assez convaincus. Je n’ai pas le sentiment d’avoir eu à prouver tant que ça, sauf peut-être quand je suis entrée dans le domaine du camion. Les femmes sont des conducteurs de camion très appréciées. Elles sont beaucoup plus sages que les hommes. De plus, il est très facile de conduire un camion, qui est extrêmement assisté. Il n’y a pas besoin d’avoir de gros bras tatoués.
Le monde automobile est d’abord un monde d’hommes, mais c’est un monde technique et pragmatique. C’est à certains niveaux de responsabilité que le plafond de verre se fait sentir. Je l’ai nettement senti.
Stanislas GRENAPIN
C’est valable dans tous les secteurs.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Dans les équipementiers, il n’y a pas de femmes directeurs ou de femmes dans les CODIR. Elles se voient confier les RH ou la communication, pas le produit. Prenez le cas de Valeo : c’est très masculin. Les femmes n’aiment pas toujours être en première ligne. _ Elles aiment avoir une vue générale. Elles n’accèdent donc pas toujours aux premiers niveaux, mais elles tirent souvent les ficelles.
Les différences comportementales
Stanislas GRENAPIN
Existe-t-il des différences sociales importantes dans le comportement vis-à-vis de l’automobile ?
Catherine ESPINASSE
Oui. En plus de ces différences sociales, il existe également des différences en fonction des territoires et des âges de la vie. Ces variables sont très importantes. La question du genre l’est évidemment, mais il ne faut pas occulter les dimensions de génération, les dimensions sociales et les dimensions territoriales. La voiture n’est pas vécue de la même manière à Paris et en plein milieu rural. Les discours sont de nature très différente. Dans les milieux ruraux et périurbains, la dépendance est absolue vis-à-vis de cet objet.
Stanislas GRENAPIN
Le regard n’est donc pas le même partout.
Catherine ESPINASSE
Absolument. La question des territoires, des générations et du milieu social est très importante. La multi-possession de voitures existe dans certaines familles, tandis que d’autres personnes renoncent à la voiture car elle est trop chère.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
La voiture est également un outil de travail, par exemple pour les infirmiers, dont le territoire d’intervention est très vaste. Leur voiture est leur bureau. C’est également le cas des commerciaux. En dehors des grandes villes, la voiture est indispensable car elle permet de travailler. Il n’y a plus de sujet de genre.
Stanislas GRENAPIN
Les préjugés ne peuvent donc pas être compris en bloc.
Catherine ESPINASSE
Les séniors ont connu la voiture toute leur vie. Leur vie a été scandée par cet objet, surtout en milieu rural. Ils sont donc dans la dépendance. Même aujourd’hui, la voiture reste l’objet privilégié de l’homme. Les femmes passagères existent encore. Lorsqu’une femme qui n’était que passagère perd son mari, elle fait non seulement le deuil de son conjoint, mais également celui de l’objet voiture, qu’elle ne peut plus utiliser. Pourtant, cet objet est souvent gardé dans les garages. Il n’est pas revendu immédiatement car il représente le contenant de souvenirs heureux. La voiture fait partie du patrimoine familial, à tel point que la dernière voiture est plus souvent donnée à un autre membre de la famille que revendue. Cette dimension est très intéressante.
A l’inverse, le Parisien sénior abandonne l’usage de la voiture. Il tient un discours très distancié à l’égard de cet objet, revendiquant d’aller dans le sens de la politique de la ville alors même qu’il a été un passionné de la voiture. Il utilise son véhicule pour se rendre dans sa résidence secondaire.
Ces deux catégories sont très distinctes. Pour les jeunes générations, surtout urbaines, la voiture n’est plus l’objet de rêve qu’elle a pu être par le passé. Ces jeunes générations fantasment davantage pour les nouvelles technologies que pour la voiture.
La place des femmes dans l’industrie automobile
Stanislas GRENAPIN
Les constructeurs tiennent-ils compte des études dès l’origine de leurs produits ?
Annick GENTES-KRUCH
Depuis quelques années, ils ont pris conscience que plus de la moitié des clients étaient des clientes. Ceci étant, il n’y a pas beaucoup de filles dans les écoles d’ingénieurs. Elles sont plus nombreuses dans les écoles de commerce. A l’intérieur des entreprises, la représentation des femmes dans les milieux décisionnaires en termes de marché, de choix de produits et d’ingénierie est relativement faible. Les filles se retrouvent dans tout ce qui touche aux couleurs et aux matières. C’est très marquant chez PSA. Ces filles sont d’un très haut niveau technique. En revanche, nos stylistes sont des hommes.
Stanislas GRENAPIN
Est-il possible que des voitures soient ouvertement pensées pour les femmes ?
Claire MARTIN
De plus en plus de femmes, salariées de l’industrie automobile comme clientes, disent que de nombreuses choses ne leur plaisent pas dans les voitures telles qu’elles existent aujourd’hui. Beaucoup d’éléments manquent, et d’autres ne leur paraissent pas très utiles. Les femmes prennent le temps de s’exprimer de manière forte.
Stanislas GRENAPIN
Existe-t-il des cellules de femmes dans les entreprises du secteur ?
Claire MARTIN
Aujourd’hui, Renault emploie 18 % de femmes, contre 10 % en 1999. Elles restent donc une minorité. Personne ne s’est vraiment occupé de ce sujet. Ce n’est que depuis trois ans qu’à leur propre initiative, les femmes de l’Entreprise se sont structurées, amenant à la Direction Générale un plan visant à prendre en compte la dimension féminine dans l’ensemble des métiers de l’Entreprise, en faisant remarquer qu’intégrer davantage de femmes dans les décisions était bon pour le bottom line de Renault.
Stanislas GRENAPIN
C’est bon pour le commerce, donc on le fait.
Claire MARTIN
C’est bon pour la performance, mais il a fallu que les femmes s’affirment et produisent des études pour que cela entre petit à petit dans les esprits. Les discours managériaux sont légions sur l’égalité des chances et l’égalité de traitement. Ces sujets doivent être regardés de près, sinon les hommes continueront d’embaucher et de promouvoir des hommes. Tout cela vise à être davantage à l’écoute des attentes et des besoins des femmes, qui sont nécessairement différents de ceux des hommes.
Annick GENTES-KRUCH
Nous sommes complètement en phase. Souvent, les hommes ingénieurs sont davantage intéressés par le contenu technologique des objets. Par exemple, l’odeur insupportable des matériaux verts introduits dans les véhicules a été détectée par les filles, les garçons se contentant de respecter le bon pourcentage fixé par le cahier des charges. La complémentarité des équipes est un facteur de rentabilité. La notion d’investissement subjectif est importante car le ressenti n’est pas toujours facile à spécifier dans un cahier des charges.
Stanislas GRENAPIN
Est-ce un hasard si des voitures sont prioritairement destinées aux femmes ?
Claire MARTIN
Ce sera de moins en moins un hasard car nous prenons les choses en main et nous arrivons avec des propositions très concrètes à faire entrer dans les cahiers des charges.
Stanislas GRENAPIN
Vous tendez donc à aller vers un produit très segmenté.
Claire MARTIN
Pas forcément. Certaines caractéristiques viriles des voitures plaisent aux femmes. En revanche, nous verrons apparaître des fonctionnalités, de la modularité, de la sécurité et de la personnalisation amenées par les femmes que les hommes n’ont pas forcément beaucoup poussées.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Les équipes de vente et d’après-vente se féminisent. L’accueil atelier réalisé par des femmes est moins technique et moins agressif. A produit identique, elles mettent en avant des éléments qui sont bien accueillis par d’autres femmes. Une marque a même formé ses vendeurs hommes à l’accueil des femmes dans les show-rooms. Les voitures sont conçues pour plaire au maximum. Elles sont personnalisables. L’approche très masculine tend à changer. Des écoles de vente s’adressent même directement aux femmes.
Stanislas GRENAPIN
Tous les hommes n’aiment pas forcément les gros moteurs.
L’usage de la voiture
Alexandre BUISSERET
Nous sommes victimes de préjugés autant que nous en générons. Mes travaux visent justement à déconstruire ces préjugés autour de l’automobile. Prenons le cas des petites voitures très parisiennes. Elles deviennent très féminines. De fait, si les femmes se réapproprient l’automobile, n’assistons-nous pas aujourd’hui à un retour des préjugés ? Les femmes ont des petites voitures, mais pourquoi un 4x4 ne serait-il pas également une voiture de femme ? Les préjugés restent.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Les Mini et les Smart sont la voiture de prédilection des jeunes de banlieue. Elles ne plaisent pas qu’aux femmes.
Alexandre BUISSERET
Certes, mais il semblerait que ce soit plutôt des voitures destinées à une clientèle féminine.
Claire MARTIN
Il ne faut pas tout mettre sous le sceau des préjugés. Les femmes n’ont pas les mêmes besoins et les mêmes envies que les hommes, de la même manière qu’elles n’ont pas les mêmes besoins ou les mêmes envies que les hommes dans leur manière de s’habiller. Ce n’est rien d’autre qu’une meilleure prise en compte de ces différences que nous amenons dans l’automobile, au bénéfice de notre industrie.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Chaque année, nous remettons un prix de la communication. L’année dernière, nous avons récompensé la sécurité routière, qui avait réalisé une grande campagne expliquant que 70 % des morts en voiture étaient des hommes et qu’il faudrait des femmes au volant pour que cela change. Les hommes meurent davantage que les femmes dans les voitures, et bien souvent les femmes qui meurent n’étaient pas conductrices.
Stanislas GRENAPIN
Comment s’expriment les différences de comportement ?
Catherine ESPINASSE
Certaines femmes sont des accrocs de la voiture. Elles ont une culture automobile extraordinaire. Elles revendiquent d’aimer conduire vite et de démarrer les premières au feu rouge. Lorsque je leur demande quelles voitures elles souhaitent conduire, elles me citent des marques et des modèles hauts de gamme, des berlines puissantes. Le rêve de puissance n’est donc pas que masculin. Au volant, ces femmes prennent des risques. D’autres femmes, également pro-voitures, mais plus raisonnables que les précédentes, se contenteraient de quelques améliorations à leur véhicule actuel. Elles ne revendiquent pas d’aimer la vitesse ou de démarrer aussi vite que les hommes. Elles sont dans une forme de plus grande prudence.
Tout cela est très intéressant. Ces portraits m’ont passionnée. Je suis certaine que les constructeurs les connaissent parfaitement et en tiennent compte. Des femmes adorent s’afficher au volant d’un 4x4. C’est peut-être la puissance sociale qu’incarne le 4x4 qui les intéresse.
Stanislas GRENAPIN
Existe-t-il un usage typiquement masculin et un usage typiquement féminin dans l’usage de la voiture ?
Annick GENTES-KRUCH
Il y a quelques années avait germé l’idée de faire une voiture pour les femmes. C’est un non-sens complet. Néanmoins, il n’est pas anodin d’avoir des femmes dans les équipes d’ingénieurs. Ainsi, des femmes ont sauvé des vies parce que leurs escarpins s’accrochaient aux tapis de sol, les empêchant d’accélérer et de freiner.
Il n’existe donc pas de voiture pour les hommes ou pour les femmes. En revanche, il existe des comportements plutôt masculins ou plutôt féminins. L’hybride ou la voiture électrique amènent une conduite plus calme, plus apaisée. L’état d’esprit change. Cette évolution technologique dans la motorisation de nos véhicules donne une impression plutôt féminine. Elle introduit une dimension plus bisexuée à un univers, celui de la motorisation, qui était à la base typiquement masculin.
Conclusion
Stanislas GRENAPIN
Finalement, les caricatures et les préjugés évoqués en début de discussion ne sont que des fantasmes. Ce sont seulement des images véhiculées.
Claire MARTIN
Disons que les attentes d’une bonne partie de la population sont mieux prises en compte. Nous avons beaucoup parlé de la voiture. J’aimerais que nous parlions de mobilité. La présence plus importante et plus audible des femmes dans le secteur automobile accompagne la transition modale. Les comportements vont changer. Le covoiturage en fait partie. Les femmes se mettent plus vite à ces nouveaux services de mobilité, d’abord parce qu’elles sont souvent plus contraintes économiquement, mais également parce qu’elles ont moins d’attachement affectif à l’objet. Cela fait partie des évolutions importantes que nous avons commencé à vivre. La transition est en cours. Elle sera renforcée par les nouvelles technologies vertes.
Alexandre BUISSERET
Il y avait déjà des voitures électriques dans les villes en 1905. Elles ont immédiatement été proposées aux femmes. La même chose s’est produite dans les années 30. L’automobile focalise la féminité et la masculinité. Au volant, les différences physiques entre hommes et femmes s’estompent énormément, alors qu’elles sont excessivement présentes dans la représentation symbolique. C’est très étonnant. Encore récemment, une publicité expliquait que posséder une voiture permettait de posséder une femme. Depuis quelques années, ce clivage est toujours assez présent : la vitesse est l’apanage de l’homme et les petites voitures celui de la femme. D’ailleurs, très peu de femmes sont présentes dans le sport automobile, alors qu’elles sont présentes dans quasiment tous les autres sports.
Claire MARTIN
Ce sujet du sport automobile est très intéressant. Je suis persuadée que les femmes s’autocensurent, mais ce milieu est tout de même extrêmement fermé. Nous sommes partenaires du Rallye des Gazelles, un rallye en 4x4 exclusivement féminin. Il faut entendre ce que disent les hommes sur cette épreuve sportive qui n’est pas basée sur la vitesse, mais sur le principe de parcourir en moins de kilomètres possibles un trajet donné. Ce concept sportif est complètement différent. Le sport automobile est extrêmement fermé aux femmes, qui en viennent à s’autocensurer. Pourquoi se casser la tête à entrer dans un milieu qui ne veut pas d’elles ?
Catherine ESPINASSE
Le phénomène d’autocensure des femmes est certain. Combien de femmes pro-voitures m’ont confié qu’elles auraient rêvé de faire du rallye…
Alexandre BUISSERET
La construction du féminin et du masculin est culturelle est sociale. L’automobile est un catalyseur.
Claire MARTIN
Je suis entièrement d’accord avec vous, et l’exemple du sport automobile est très juste. Avons-nous envie de mettre toute notre énergie pour faire baisser les résistances d’un milieu qui ne veut pas de nous ? Nous commençons à le faire dans les entreprises pour conquérir petit à petit des postes de direction ou des postes influents, mais le prix n’est pas négligeable. D’autres secteurs sont tellement machos que nous laissons tomber. Nous sommes vraiment en pleine discrimination. Nous préférons mettre notre énergie et notre intelligence ailleurs.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
C’est également une question de génération. Les hommes qui occupent actuellement les postes de décision ne sont pas habitués à voir des femmes travailler. Notre génération a commencé à s’y habituer. Les trentenaires sont beaucoup moins jaloux des territoires que gagnent les femmes. Nous devons d’ailleurs ne pas enfermer nos filles dans des stéréotypes. J’ai connu pas mal de patrons hommes qui me parlaient de « métiers de mecs ». A l’inverse, un autre patron n’a jamais mis de limite à la progression de femmes dans son équipe. Nous devons habituer, accompagner et rassurer cette population plus âgée, qui n’a pas le même vécu que nous. Notre génération ramera, mais cela profitera aux générations futures.
Catherine ESPINASSE
Ces hommes ont des filles âgées de vingt à trente ans sur lesquelles ils projettent positivement le rôle des femmes dans l’automobile. C’est notre chance. Il existe effectivement un sujet de génération, mais ces filles commencent à grandir.
Catherine ESPINASSE
Qui éduque les femmes à la voiture ? Cela pose question quant aux auto-écoles et au rôle du papa. L’initiation à la marche est le fait de la mère. L’initiation à la conduite est le fait du père.
Mathieu FLONNEAU
Le changement de génération bat en brèche tous les clichés qui ont été débattus. Finalement, il n’y a pas de problèmes. Le rôle des femmes est tout à fait important dans le processus de civilisation de l’objet.
Stanislas GRENAPIN
Y a-t-il une question dans l’assistance ?
De la salle
Pensez-vous que des quotas soient nécessaires pour féminiser les entreprises automobiles ?
Annick GENTES-KRUCH
Cette question est derrière nous depuis la loi de janvier 2011, qui impose 40 % de femmes dans les conseils de surveillance des entreprises. Cette loi a eu le mérite de créer un mouvement dans l’état d’esprit des patrons d’entreprise. Il ne se passait rien depuis vingt ans alors que le sujet était sur la table.
Tous les pays d’Europe du Nord ont une pratique managériale impliquant beaucoup plus de femmes. Ce n’est pas seulement pour faire beau dans le paysage. Là où il y a davantage de femmes dans les comités exécutifs ou les conseils de surveillance, la performance économique de l’entreprise est meilleure. Des études le prouvent. Les compétences comportementales des femmes sont légèrement différentes de celles des hommes. Nous savons donc pourquoi nous allons vers davantage de mixité dans les équipes. Il faudra sans doute passer par les quotas pendant plusieurs années.
Marie-Hélène BAUDOUX DECRÉ
Socialement, ces quotas permettront d’atteindre la masse critique. Nous n’y étions pas très favorables au départ, mais il faut en passer par là pour qu’un modèle social plus mixte soit accepté.
Claire MARTIN
Je n’aime pas ce terme de quota. Il faut avoir des objectifs sur l’ensemble de la pyramide. La féminisation est un besoin. Elle apporte de la valeur. Les objectifs ou les quotas amènent souvent la question de la discrimination positive. Je trouve insupportable d’entendre dire d’une femme qu’elle est à sa place justement parce qu’elle est une femme. Pendant 110 ans, nous avons connu la discrimination positive en faveur des hommes. Derrière l’idée des quotas, cette question de la discrimination positive me déplaît. Nous ne faisons que rétablir un minimum de justice et de parité, à compétences égales. Nous avons des compétences identiques aux hommes lorsque nous sommes en compétition pour un poste. C’est une évidence. Malheureusement, ce préjugé très fort existe encore.
Stanislas GRENAPIN
Comme l’avait dit Simone Veil, la vraie parité sera atteinte lorsque des femmes incompétentes seront nommées à des postes très élevés.
Je vous remercie de votre participation.

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25 Nov. 2014

Plateforme de la Filière Automobile : Journée métier et filière emboutissage 25 novembre 2014

Maison de la Mécanique - 39/41 Rue Louis Blanc 92400 Courbevoie

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