Introduction
Mathieu FLONNEAU
Cet atelier sera peut-être celui où l’automobile sera la plus fidèle à elle-même. Ce fut l’une des marques de fabrique des ateliers sociétaux depuis leur origine en 2009. Je ne remercierai jamais assez François Roudier, directeur de la communication du CCFA (Comité des Constructeurs Français d’Automobiles) d’avoir pérennisé leur organisation pour la présente édition du Mondial. Un seul atelier, déjà proposé par l’embryon de l’association P2M (Passé-Présent-Mobilité) avait eu lieu en 2010. Ils sont, cette année, au nombre de vingt, grâce au concours de deux autres vénérables associations, le CCFA et la SIA (Société des Ingénieurs de l’Automobile), venus épauler P2M pour embrasser respectivement les champs économique et technique.
Cette réflexion me paraît indispensable Si un Mondial de l’Automobile a lieu à Paris en 2014, comme nous pouvons le souhaiter, j’espère que ce type d’événement y aura de nouveau sa place. Nous avons conçu tous ces ateliers dans une perspective de recherche appliquée, parfois autour de rencontres improbables, comme nous le proposons aujourd’hui, en confrontant la parole d’une romancière, d’un peintre, d’un dessinateur, d’un éditeur et d’un homme de radio.
Le risque sera d’avoir intégré l’impertinence universitaire avec pertinence dans une réflexion sur le rôle de l’automobile aujourd’hui. Je sais que certains ateliers ont « percuté » des idées reçues, parfois avec vigueur, par exemple sur le thème du patrimoine automobile. Il ne s’agissait évidemment pas de froisser quiconque et nous ne méconnaissions pas les efforts accomplis ici ou là.
Il reste simplement un degré à franchir pour que le grand public soit conscient du fait que l’automobile a un rôle social et que l’automobilisme excède de beaucoup toutes les externalités négatives recensées en permanence. Il est de notre devoir de valoriser ces externalités positives. En tant qu’historien, je m’efforce de rendre cette automobile plus humaniste. C’est l’enjeu de ces ateliers sociétaux et leur spécificité, au regard des ateliers techniques et économiques.
Réjouissons-nous de voir dialoguer cet après-midi différentes disciplines sur le thème de la création automobile et de la création autour de l’automobile. Nous pourrons évoquer les spécificités de l’art automobile, quel que soit le mépris que l’objet semble parfois susciter. Une sublimation artistique de l’automobilisme est-elle possible ? Nous envisagerons ainsi la question des supports et celle de la médiatisation. Il faudra réfléchir à tout ce qui fait la plus-value culturelle dont l’automobile est indiscutablement porteuse, si l’on veut bien la considérer pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un objet social, politique et culturel.
Nous avons d’illustres prédécesseurs dans cette vision des choses, à commencer par Roland Barthes et ses « mythologies ». L’ouvrage « Les cultures du volant », paru chez Autrement en 2008, s’inscrit également dans cette lignée. Rappelons que nous avions choisi pour sa couverture une reproduction d’un des plus célèbres tableaux d’Edward Hopper, Gas, qui résume à mes yeux toute la civilisation automobile. On a beau chercher, on n’y verra aucune voiture. Pourtant, tout ce qui fait l’espoir, le road movie et le bord de route y figure. On ne peut pas non plus passer sous silence le premier ouvrage, paru en 1972, traitant de « l’art et l’automobile », signé par Maître Poulain. L’imprégnation américaine doit enfin être évoquée lorsqu’on parle d’automobile. Elle a pris plusieurs formes, de Jack Kerouac (Sur la route) au film Cars (qui offre une réinterprétation contemporaine de la route non moins forte en imaginaire que tous les Walt Disney des années 30 et 40) ou plus récemment Drive.
Comment percevez-vous, chacun dans votre discipline, l’automobile et sa réception dans le public ? L’automobilisme est-il toujours au cœur des mythologies contemporaines ? Quels sont les ressorts ou les moteurs de la création ?
Débat
Stanislas GRENAPIN
Thierry Dubois, vous êtes dessinateur et illustrateur. Je crois que vous vous définissez notamment comme un amoureux et un historien de la Nationale 7.
Thierry DUBOIS
Je porte toujours un regard nostalgique – ce que j’assume tout à fait – sur l’automobile, en particulier pour une époque que je n’ai pas particulièrement connue et qui est souvent mythifiée, au point qu’on a l’impression qu’elle a duré très longtemps. Les décennies se succèdent pourtant très vite, en particulier dans l’automobile, et nous oublions rapidement les décennies précédentes. Je m’efforce donc de conserver un maximum de traces de cette époque. Si la période actuelle m’intéresse moins, je suis néanmoins convaincu qu’elle présentera tout autant d’intérêt dans quelques années pour ceux qui prendront notre suite.
Stanislas GRENAPIN
Fanny Lalande, vous venez de publier un « road trip » littéraire, Mad, Jo et Ciao, Three days on the road, paru chez l’éditeur belge Kerditions.
Fanny LALANDE
Ce sont trois personnages aux vies un peu cabossées, qui se retrouvent un jour dans un camion. Ils décident de traverser la France, car c’est un « road trip » français.
Stanislas GRENAPIN
Ils vont de Valence, d’où vous venez, jusqu’au Mont Saint-Michel.
Fanny LALANDE
Le fait que je suis une femme a beaucoup choqué certains éditeurs. Plusieurs personnes m’ont aussi fait remarquer qu’un road trip ne pouvait avoir pour cadre que les Etats-Unis. J’ai finalement trouvé un éditeur qui a estimé qu’il y avait encore un public pour ce type d’ouvrage. Je m’efforce d’avoir des retours des lecteurs. Je me rends compte que même s’il existe une forme de nostalgie pour la route, celle-ci fait encore rêver, y compris nos routes françaises.
Stanislas GRENAPIN
François Allain, vous avez créé les éditions « Le Fil Conducteur » autour de l’automobile, ce qui constituait un pari assez risqué.
François ALLAIN
Nous allons essayer d’aborder d’autres thèmes mais l’automobile constitue en effet le cœur de notre maison d’édition. Il est vrai que créer une maison d’édition en ce moment peut paraître déraisonnable. Ce n’est pas grave. Nous le faisons par passion. J’ai écrit dix-sept ou dix-huit livres dans différentes maisons d’édition où je n’ai pas toujours trouvé une passion chez mes interlocuteurs. J’ai souhaité créer ma propre maison pour éditer mes ouvrages mais surtout ceux des autres. Un ou deux ouvrages que je signerai sont déjà en prévision. J’ai fait d’une passion un métier, car je suis animé par la même passion que celle qui anime souvent les journalistes ou les collectionneurs. J’ai espoir que le numérique ne remplacera pas totalement l’objet livresque. Même si une tablette offre de nombreuses interactions qui ne sont pas permises avec un livre, celui-ci reste indissociable d’un plaisir tactile. Il reste de la place pour les livres, en particulier les livres « de niche », écrits par des passionnés pour des passionnés sur des sujets « pointus ».
Stanislas GRENAPIN
Vous venez de publier L’automobile populaire, ouvrage illustré par Thierry Dubois et auquel ont contribué divers auteurs dont Mathieu Flonneau.
Thomas Morales, vous êtes journaliste et écrivain. Vous collaborez notamment à « Causeur » et vous affirmez sur votre blog que cela vous fait plaisir, lors de chaque nouvelle édition, de retrouver le Mondial de l’Automobile, un peu comme Roland-Garros, le tour de France et l’élection de Miss France.
Thomas MORALES
J’essaie d’écrire un peu différemment sur l’automobile. J’ai été amené à lire de grands auteurs parce qu’ils avaient un rapport particulier avec l’automobile. C’est le cas de Roger Nimier, de Paul Morand ou de Françoise Sagan). Mon essai, Mythologies automobiles, est à la fois un pamphlet et un travail sur l’écriture. Je m’efforce de porter un regard nostalgique et humoristique sur l’automobile mais il s’agit aussi, dans la quarantaine de textes rassemblés, d’adopter un ton particulier pour faire passer des émotions, de l’agacement, du rêve, etc.
Stanislas GRENAPIN
Vous dites que le Mondial de l’Automobile vous rappelle l’excitation des départs en vacances, lorsqu’on s’apprêtait à gagner la Nationale 7. Nous retrouvons là un terrain cher à Thierry Dubois et François Allain notamment.
Marc Verney, vous êtes journaliste à RFI. Vous animez un site Internet intitulé Sur ma route.
Marc VERNEY
Ce site est né d’une passion adolescente consistant à refaire un itinéraire que j’empruntais en tant qu’enfant, de Paris à Genève en passant par Dijon. J’ai parcouru cette route (« la route blanche », utilisée par les parisiens pour aller au ski) d’innombrables fois dans les années 50, ce qui prenait énormément de temps. Revivre cette mobilité lente d’une autre époque m’a donné envie d’écrire sur Internet et d’aller un peu plus loin en faisant la même chose pour les autres routes de France. Vous avez vu au cours des années 2000 le déclassement de ces itinéraires, qui sont revenus dans le giron départemental en perdant la qualité de « grand itinéraire ».
La voiture ne pouvant exister sans la route, je m’intéresse à la route et à son histoire. En partant de cette Route Nationale 5, je raconte des itinéraires par le texte et en images. Je m’appuie également sur des recherches que je fais dans une médiathèque improbable, au fond de la France. A partir de vieux documents que j’y trouve, je raconte l’histoire de la route et de la mobilité car celle-ci fait, à mes yeux, l’essence de l’être humain.
Stanislas GRENAPIN
Chacun connaît les œuvres de François Bruère puisque vous êtes le peintre officiel des 24 heures du Mans. Y a-t-il un seul peintre officiel des 24 heures du Mans ?
François BRUERE
En effet. Même si le titre est pompeux, il s’agit là d’un pur respect de la tradition puisque les peintres officiels ont existé dans l’automobile avant de disparaître. J’ai essayé de renouer avec cette tradition, que la Marine a su préserver, dans un autre domaine. Il y a eu de grands peintres automobiles comme Jéhouame, qui est l’un de mes pères spirituels.
Stanislas GRENAPIN
Votre travail est très réaliste. Il s’inspire aussi de l’histoire des constructeurs. Le béotien n’y verra qu’une voiture. Pour l’observateur plus fin, vos tableaux portent beaucoup d’autres choses.
François BRUERE
J’essaie toujours d’aller au-delà de la simple représentation automobile pour rechercher une forme d’évasion. Si ma peinture est reconnaissable, avec ce fond généralement de couleur sépia, sur lequel se détache une automobile en couleurs, c’est aussi pour plonger le spectateur dans une atmosphère un brin rétro ou nostalgique.
Stanislas GRENAPIN
Certains peintres automobiles ont besoin de toucher, de conduire ou d’entendre la voiture. Vous nous direz dans quelques instants de quelle façon vous travaillez.
Fabian Kröger, vous avez travaillé sur l’accident de voiture dans le cinéma français.
Fabian KRÖGER
Mon sujet de thèse portait sur l’accident de voiture en France et aux Etats-Unis, en m’intéressant particulièrement à l’histoire de l’image et des savoirs. Il sera question ici d’un chapitre de ce travail, « l’accident de voiture et le cinéma français ».
Je débuterai bien sûr par l’image du film « Le corniaud », qui met en scène un accident entre les deux principaux personnages dès le début du film. On peut remarquer que les comédies préfèrent les télescopages à d’autres types d’accidents, notamment pour donner l’occasion aux principaux acteurs de se rencontrer. Il ne s’agit pas d’accidents violents mais d’accrochages aux effets comiques évidents. Dans le film de Gérard Oury, l’accident surprend le téléspectateur et détruit totalement la 2CV conduite par Bourvil.
L’accident peut aussi être source de créativité. Dans « La belle américaine » de Robert Dhéry, nous assistons à une collision entre deux objets très différents, une grande voiture américaine et un camion de glaces. De cette rencontre bien involontaire va naître une idée réunissant les différents protagonistes (vendre les glaces dans la belle voiture américaine), montrant que le désordre peut produire l’ordre.
Un troisième exemple est emprunté au film « Mon oncle » de Jacques Tati, au milieu duquel l’accident laisse place à une simulation d’accrochage. Pour s’amuser, des enfants attendent que la circulation ralentisse, sautent sur le pare-chocs arrière d’une voiture tandis qu’un autre frappe un couvercle de poubelle pour donner l’impression que la voiture qui se trouvait derrière a percuté celle de l’automobiliste à qui ils font une farce. Dans la séquence suivante, nous voyons Monsieur Hulot faire de grands gestes pour chasser les enfants. Un conducteur tourne alors la tête en se demandant ce qu’il montre ainsi. Il ne fait pas attention au ralentissement de la circulation et ne freine pas à temps. L’accident devient réel cette fois-ci. Nous voyons ici que le code de la route peut aussi être un code de la perception.
Le drame montre peut-être l’accident de façon plus conventionnelle, dans une relation omniprésente avec la mort. Il s’agit souvent d’une chute ou d’une collision frontale à la fin du film comme dans « Les tricheurs » de Marcel Carné (1958). Dans « Jules et Jim » de François Truffaut, l’accident vient après l’échec de l’amour et l’accident apparaît comme une libération.
« Le salaire de la peur » d’Henri-Georges Clouzot se conclut également par une chute du camion bourré d’explosifs conduit par Yves Montand. Un critique a dit : « Dieu est mort », ce qui est peut-être le message à retenir de cette scène. Une analogie m’est apparue avec « Il Sorpasso », film moins connu de Dino Risi (1962). Dans ces deux œuvres, des objets magiques, sortes de talismans, surgissent. Il s’agit d’une carte du métro dans « Le salaire de la peur ». Censée porter chance, elle produit l’effet inverse sur le personnage qui l’a dans sa poche. Dans le film de Risi, le héros touche un « cornicello » (porte-bonheur courant en Italie) pour se rassurer mais là encore, c’est le crash.
Le cinéma nous montre finalement l’accident de voiture comme un moment de rencontre, de créativité, de simulation, de magie, de libération ou comme annonciateur de la mort.
Un extrait du film « Mon oncle » de Jacques Tati est diffusé.
Stanislas GRENAPIN
Il est assez amusant de constater que même dans le ressort comique, la voiture sert de raccourci à une métaphore sociale. Elle permet aux riches et aux pauvres de se rencontrer. C’est un peu ce qui se passe dans votre ouvrage, Fanny Lalande.
Fanny LALANDE
Il existe plusieurs ressorts pour qu’un road trip puisse exister. L’un d’eux est la rencontre. Sur la route, tout peut arriver, le pire comme le meilleur. On dit d’ailleurs avoir fait « bonne route » ou « mauvaise route ».
Toute la société s’y retrouve, quel que soit le niveau social et le sexe des automobilistes. Les personnages que j’ai choisi de mettre en scène sont rarement des héros. Un chauffeur routier, Mad, prend la route avec une prostituée d’autoroute, Jo et avec un vieux fou qui a oublié jusqu’à son nom (et qu’on appelle Ciao), qui passe son temps dans les aires de repos car il s’y sent bien. L’automobile fournit un cadre en vase clos et représente en quelque sorte la société en microcosme, où l’on peut être le roi du monde et le maître de son destin. Mad dit souvent, dans le livre, que « derrière son cerceau, il est un peu le roi du pétrole ». C’est ce que nous ressentons tous dans notre voiture et il y a là un attrait incontestable de l’automobile.
J’ai également choisi d’aborder l’automobile sous l’angle de la musique, plus particulièrement le rock.
Le rock et l’automobile forment deux cultures nées de façon concomitante dans le même pays, les Etats-Unis. Il demeure des liens très forts entre ces deux cultures. La route reste par exemple un thème privilégié dans la musique rock. Passionnée de musique, j’ai tenté d’associer ces deux thèmes qui me sont chers.
Il y a quelques jours, j’ai publié sur Internet un document demandant aux internautes ce que voulait dire, pour eux, l’expression « prendre la route ». J’ai reçu une trentaine de réponses (anonymes). La musique y a été évoquée à plusieurs reprises, par exemple de la part de conducteurs pour qui l’automobile représente avant tout l’instrument qui leur permet de se rendre au travail, ce qui est un moment de stress. Ils aiment alors choisir un bon CD et l’écouter en voiture, ce qui les place dans une bulle où ils se sentent bien. Il est intéressant d’étudier ces rapports entre la musique et l’automobile car il n’y a pas de meilleur endroit qu’une voiture pour écouter un bon album.
Stanislas GRENAPIN
Ce témoignage qui magnifie la voiture est intéressant car il vient en contre-point du mépris dont l’automobile semble faire l’objet aujourd’hui. Faut-il voir là une tentative de « faire beau » ce qui est couramment décrié ?
François BRUERE
Pour ma part, je n’essaie pas de « faire beau ». Je décris ce que je perçois à travers l’automobile. J’y vois plutôt un tapis volant qui permet de s’évader en beauté et en rêvant. Lorsque je suis au volant d’une de mes voitures, ancienne ou contemporaine, je ne me rends pas seulement d’un point A à un point B. Je vis un moment de bonheur et de plaisir.
Stanislas GRENAPIN
Thomas Morales, lorsque vous égratignez la voiture, n’y voyez-vous que du beau ou au contraire le miroir de tout ce qu’on n’aime pas ?
Thomas MORALES
Le début de l’extrait du film de Dino Risi est fantastique. C’est le 15 août, tout est fermé. Vittorio Gassman, au volant de son cabriolet, cherche désespérément un tabac pour s’acheter des cigarettes. Nous avons tous voulu être Vittorio Gassman, même si son personnage sera déboulonné au fil de ses aventures. L’automobile entretient pour moi un lien évident avec le cinéma. Dans « Le corniaud », elle constitue bien sûr un marqueur social, opposant de Funès dans sa Rolls à Bourvil dans sa 2CV. En Italie, nous voyons toute une série de voitures populaires associées à différents personnages, jusqu’à l’Austin Healey conduite par le malfrat Venantini. Ce paysage n’existe quasiment plus. En circulant dans la rue aujourd’hui, toutes les voitures se ressemblent. On peut voir là une avancée de la démocratie. Pour ma part, j’aimais bien savoir à qui j’avais affaire.
Stanislas GRENAPIN
Thierry Dubois, si vous aviez à croquer l’automobile aujourd’hui, que dessineriez-vous ?
Thierry DUBOIS
L’automobile moderne m’intéresse peu. Les modèles se ressemblent tous en effet, alors qu’il existait par le passé un marquage social très fort. C’est bien la voiture qui a révolutionné les transports en permettant à tout le monde de se déplacer. Les dictatures commencent toujours par supprimer les déplacements individuels. Le XXème siècle a remis en question vingt siècles d’Histoire pendant lesquels la mobilité n’existait pas, sauf pour quelques marchands et les militaires. Pour tout le reste de la population, on vivait et on mourait dans le même village. A partir du XXème siècle, tout le monde va pouvoir se déplacer. C’est ce qui va donner lieu à une accélération du temps très forte.
Stanislas GRENAPIN
Sans doute était-il plus facile de magnifier l’automobile lorsque celle-ci était moins accessible.
Thierry DUBOIS
Toutes les mesures anti-voiture me désolent et me semblent liberticides. Je n’ignore pas les problèmes qui se posent à l’échelle du monde mais nous ne faisons plus ce que nous voulons. Même si le XXème siècle a été marqué par plusieurs décennies dramatiques, sa deuxième moitié représente une période de liberté comme nous n’en connaîtrons peut-être plus. C’est aussi pour cela qu’on mythifie la voiture, bien que la période à laquelle on se réfère soit finalement assez brève.
Stanislas GRENAPIN
Quelle que soit la discipline artistique, la dimension nostalgique semble indissociable de la voiture. Le film « Les choses de la vie » est beau parce qu’il y a l’Alfa Roméo, Romy Schneider et Michel Piccoli. Eprouverions-nous la même chose avec une Smart ou une R8 ?
Marc VERNEY
En voyant les extraits de films, je pensais aussi à « Duel » et à « Crash » de Cronenberg, riche en métaphores à partir de l’automobile. Je pense aussi au « Fanfaron » de Dino Risi, qui raconte une histoire sur la route dans laquelle la voiture transcende les milieux sociaux. Le personnage principal est un petit magouilleur qui conduit une voiture de sport, ce qui lui permet d’osciller entre les différentes couches de la société italienne.
Cela dit, je ne crois pas que la beauté soit liée à l’objet. La mobilité me semble le fait le plus important. Lorsqu’on se trouve en voiture, on ne voit pas l’automobile en tant qu’objet. On voit des paysages en mouvement. Certes, conduire une 404 ou une 203 était une aventure, qui était sans doute encore plus belle avec la 4CV dans les années 30. Il est plus facile de conduire aujourd’hui mais l’essentiel est ailleurs. C’est cette avancée dans le paysage qui saisit le conducteur et ses passagers. Dans ma famille, au cours des années 30, des gens avaient le plaisir de prendre leur voiture et de partir de leur Bourgogne natale pour « faire les Alpes » et sentir ce paysage venir devant leurs yeux.
Mathieu FLONNEAU
Ce plaisir a été mythifié en littérature par Marcel Proust, qui parle de la voiture comme d’un instrument de vision permettant de voir mieux et au paysage de se dévoiler, de façon cinétique, avec la vitesse, mais aussi de disparaître. Il y a là une dimension onirique que chacun nourrit dans son discipline. Je pense immédiatement, pour ma part, à la conduite de nuit, où les phares balaient et révèlent le paysage.
Quoi de plus émouvant qu’un animal traqué quelques instants, avant de poursuivre son chemin ? Les plus grands écrivains (Nimier et d’autres) se sont intéressés à l’automobile.
Stanislas GRENAPIN
En perdant son rôle de marqueur social, la voiture n’est plus qu’un vecteur de mobilité. Elle demeure néanmoins très présente dans la littérature actuelle.
Thomas MORALES
Je la trouve assez peu présente dans la littérature contemporaine. Il est compliqué de parler d’automobile en dehors du cadre de l’essai ou du comparatif. La plupart des magazines automobiles ne proposent qu’une succession d’essais. On pourrait imaginer une nouvelle ou une fiction trouver sa place dans les grands magazines auto.
Stanislas GRENAPIN
C’est ce que j’ai fait. Mon journal n’existe plus.
Thomas MORALES
ETAI est un grand éditeur automobile et effectue un travail remarquable d’historiographie. Mais cette approche reste centrée sur l’objet lui-même. Il n’y a pas de vision de la voiture.
François ALLAIN
Les films dont nous avons vu des extraits présentent des voitures qui nous plaisent car elles ont un côté « rétro » évident. A l’époque où ces films ont été tournés, il s’agissait des modèles les plus courants.
Stanislas GRENAPIN
La voiture n’avait pas autant d’importance dans la société qu’elle n’en a aujourd’hui.
François ALLAIN
Il ne faut pas perdre de vue que les années 50 et 60 représentent la période de démocratisation de l’automobile. La plupart des familles accèdent pour la première fois à la voiture. Il s’agit d’une période unique par définition. Auparavant, la voiture était réservée à une clientèle fortunée. Aujourd’hui, tout le monde peut avoir une automobile. Cette période reste donc dans l’esprit collectif comme une période unique, qui a par ailleurs marqué l’apogée de la croissance. Tout se conjugue pour laisser dans notre esprit la trace d’une époque bénie.
Stanislas GRENAPIN
Ne craignez-vous pas que nous ne parlions comme des vieux aigris ? Fanny Lalande, vous êtes la plus jeune autour de la table. Les voitures de votre enfance étaient contemporaines de la 205 GTI. Portez-vous sur cette époque un regard aussi nostalgique que celui qui suscite un engouement aujourd’hui pour des modèles plus anciens ?
Fanny LALANDE
Je n’ai pas connu cette belle époque. Je la découvre à travers des films, des livres ou au travers des souvenirs de mes parents. Les voitures de mon enfance m’ont en effet marquée, pas seulement les plus performantes ou les plus belles. Tous nos parents ont eu une voiture et l’automobile est indissociable de cette transmission, dans une logique patrimoniale. J’aime les voitures parce que mon père aimait les voitures. Je pense que cet amour de l’objet est inséparable des souvenirs d’enfance.
J’ai ces souvenirs de départs en vacances, lorsqu’on prenait la route en famille. De plus, mon père était chauffeur et m’emmenait parfois avec lui.
Je suis nostalgique d’autres choses, comme les plaques d’immatriculation. J’adorais partir en voiture et jouer avec mon père ou mon frère à reconnaître les modèles ou les plaques d’immatriculation. J’ai de très nombreux souvenirs en voiture et je comprends cette nostalgie.
Lorsqu’on demande aux gens ce qu’ils pensent aujourd’hui de la voiture, ses aspects négatifs sont toujours cités en premier. On ne peut pas s’arrêter là. J’espère que nous continuerons de rouler pendant longtemps. Les nouvelles générations ont conscience des enjeux économiques et écologiques mais la voiture les fait toujours rêver. Nous nous souvenons tous de la première voiture qu’on a conduite à 18 ans.
Thierry DUBOIS
L’Histoire n’est pas un éternel recommencement et les générations actuelles ne vivent pas la même chose que les générations précédentes. Je suis souvent associé à la Nationale 7 parce que j’aime les années 50 et 60. Mon style de dessin lui-même correspond à ce tropisme : il s’applique mieux à des véhicules relativement anciens.
Les années 80 m’ont moins marqué car elles correspondent à une autre époque, après le choc pétrolier. Pendant quinze ans, de 1975 à 1990, les voitures produites seront inodores, incolores et sans saveur : elles font 5CV et peuvent transporter cinq personnes. Ce n’est qu’à partir de 1990 que les constructeurs semblent avoir eu envie de refaire des modèles sympas.
De la même façon, l’aventure des autoroutes en France, dans la décennie 1965-1975, est quelque chose de passionnant. Les premières personnes qui ont pris l’autoroute n’avaient aucune notion de ce nouveau type de route et il n’était pas rare qu’elles s’arrêtent sur le bord pour pique-niquer. J’adore l’automobile et j’ai toujours aimé l’automobile dans son contexte.
François BRUERE
L’automobile est un révélateur, une mise en lumière de l’être et de sa vision, le tout étant intimement lié à son enfance et à son expérience. J’ai le souvenir de la magnifique Chevrolet Bel Air de mon père, bleue turquoise et ivoire, bateau flottant sur la route. Ma toute première auto était une épave abandonnée sous un arbre. J’ai eu un coup de cœur. J’ai mis vingt-cinq ans à la restaurer et je me pavane aujourd’hui dans cette superbe auto.
Stanislas GRENAPIN
Comment appréhendez-vous l’objet automobile ? Avez-vous besoin de le toucher ? J’ai retrouvé quelques déclarations de Yoshida, dans l’ouvrage « Reflets » de Michel Guégan. Yoshida disait qu’il avait besoin de toucher, de sentir, de mettre le contact.
François BRUERE
Il existe naturellement une relation très charnelle avec l’automobile. C’est un objet qu’on a plaisir à caresser, du volant au cuir des sièges en passant par le tableau de bord. J’aime regarder les courbes d’une voiture. J’aime les caresser de la main. J’aime évidemment le bruit du moteur et ses vibrations. Surtout, j’adore le reflet de la lumière sur un capot, les transparences, les brillances, les chromes… Tout cela m’émeut.
Stanislas GRENAPIN
L’automobile est-elle forcément charnelle ou sensuelle ?
Thierry DUBOIS
Je ne le sais pas. On ne dessine bien une voiture que si l’on parvient à saisir ses formes, ses détails. En revanche, on est souvent déçu par le bruit d’une voiture au regard de ce que l’on a imaginé. Tous les chauffeurs de poids lourds me disent que j’ai tendance à dessiner des poids lourds en donnant l’impression qu’ils vont très vite, alors qu’ils ne dépassaient pas le 50 km/h à l’époque. J’avais mis en exergue du premier livre que j’avais publié sur la Nationale 7 une phrase de Paul Morand : « Nos descendants nous verront comme nous n’avons jamais été ». Nous avons cette tendance à ne garder en mémoire que le meilleur.
Fanny LALANDE
En parlant de sensualité de l’automobile, on donne toujours l’impression de s’adresser essentiellement à un public masculin. Pour une femme aussi, une voiture est sensuelle.
La voiture est très souvent représentée, en particulier dans les discours publicitaires, comme féminine. Il y a un vaste marché à conquérir pour l’automobile : les femmes. Présentez-nous la voiture comme un amant, par exemple et vous verrez le succès des modèles qui oseront ce positionnement.
Stanislas GRENAPIN
Marc Verney, pour vous, l’objet n’est qu’un prétexte pour aller vers un « ailleurs » ?
Marc VERNEY
Tout trajet est un voyage et donc une découverte, y compris pour des trajets que vous faites régulièrement. Selon que vous allez plus ou moins vite, vous réussissez toujours à voir un détail que vous n’aviez pas vu, quelque chose de nouveau ou de différent. La voiture n’est pas le plus important : l’important est ce que je vois devant moi, même si faire ce parcours dans une 2CV ou dans une 6 cylindres ne donne sans doute pas les mêmes impressions.
Thomas MORALES
Pour ma part, je n’aime guère parler de la sensualité à propos des automobiles. Sagan dit qu’au-delà de 200 kilomètres, elle n’est jamais amoureuse. Une telle vitesse annihile tous les sentiments car elle impose d’être parfaitement concentré sur la route, en faisant abstraction de tout ce qu’on peut ressentir par ailleurs.
Stanislas GRENAPIN
Dans « Le garde du corps », Françoise Sagan écrit, en substance, « qui n’a jamais lavé une Rolls un dimanche matin ne connaît rien de la vie ».
Mathieu FLONNEAU
C’est le rapport à la petite mort qu’évoquait Fabian. Cette jouissance sensuelle est omniprésente dans le rapport à l’automobile. Peut-être y a-t-il aussi une différence entre nos deux artistes peintres : nous avons, avec François Bruère, le peintre officiel des 24 heures du Mans et, avec Thierry Dubois, celui qui anoblit les voitures populaires.
Les voitures que représente François sont les plus « pointues », entièrement tournées vers la performance et la trajectoire, dans une forme de perfection et une recherche d’absolu. De l’autre côté, c’est plutôt « l’infini mis à la portée des caniches », comme le dirait Céline. Je pense qu’il existe une solidarité fondamentale entre tous les mondes de l’automobilisme. Celui qui conduit sa 2CV et celui qui conduisent son 6 cylindres peuvent ressentir la même émotion.
Je serai moins pessimiste que Thierry, même si ses dessins sont pleins de joie.
Il existe des niches et l’atelier consacré à la personnalisation de l’automobile a bien montré qu’il n’y avait pas de limites – autre que financière – dans la réponse aux aspirations des conducteurs. Le luxe demeure, de même que la possibilité de rouler très vite, même si c’est interdit. Il ne faut pas nécessairement appartenir à une caste fortunée pour ressentir cette beauté. Paul Morand disait qu’il avait deux voitures, l’une pour la journée et l’autre, la vraie, « la bête », qu’il ne sortait que la nuit lorsqu’à Paris les feux clignotaient. Au moindre feu rouge, la Bugatti chauffait. Cette voiture était donc réservée à la nuit et Paul Morand en ressentait une volupté incroyable.
Stanislas GRENAPIN
François Bruère, comment votre travail est-il reçu dans la société ?
François BRUERE
Je me considère un peu comme un ambassadeur. J’ai la chance de voyager dans le monde entier et d’exposer aux quatre coins de la planète (Japon, Etats-Unis, etc.), dans des galeries ou lors de rassemblements de belles automobiles. Où que l’on soit, on parle le même discours. Nous éprouvons le même plaisir à regarder l’automobile. J’ai effectivement autant de plaisir à contempler une 2CV et une voiture beaucoup plus élitiste. _ C’est le regard qui sublime l’automobile.
Stanislas GRENAPIN
Dans cette société dominée par l’image, vous continuez à écrire et à peindre. Le message que vous délivrez est-il toujours reçu ?
Thierry DUBOIS
De nombreuses personnes scrutent mes dessins et y cherchent des messages cachés, même lorsque mon intention de départ est beaucoup plus simple. Au travers de mes dessins, je m’efforce simplement de faire revivre les années 50 et les années 60 (que j’ai peu connues puisque je suis né en 1963). Le livre que j’ai écrit sur la Nationale 7 est celui que j’aurais aimé trouver en librairie.
Stanislas GRENAPIN
Thomas Morales, est-ce à cause du regard que porte la société actuelle sur l’automobile que vous avez choisi d’être prudent vis-à-vis de cet objet ?
Thomas MORALES
J’aime traiter l’automobile de façon décalée. Dans mes « nouvelles mythologies », je propose par exemple un texte sur les seconds rôles dans le cinéma (Bernard Blier, Charles Denner, etc.). Un film avec Denner sera toujours un grand film. Je me suis ensuite amusé à établir un parallèle, sur le mode humoristique, avec les « seconds rôles » du marché automobile au cours des années 80. Mercedes semblait inamovible sur le marché haut de gamme. Puis nous avons vu l’émergence de quelques modèles originaux tels que la Rover ND1, la Honda Legend et la Saab 900. Lorsqu’on voit une Saab 900 (première version) dans la rue, elle continue de faire de l’effet vingt ans après.
Stanislas GRENAPIN
Que dit-elle de son propriétaire ?
Thomas MORALES
Cela peut dire beaucoup de choses. J’ai d’ailleurs essayé de dresser le portrait psychologique de chaque propriétaire. Un propriétaire de Porsche 356 (dont l’imaginaire, où James Dean a une place de choix, est peuplé de courses de côte en Californie) n’est pas celui d’une 911 Carrera des années 80.
Stanislas GRENAPIN
Il faut donc être initié pour comprendre ces nuances.
Fabian KRÖGER
Dans cinquante ans, peut-être un dessinateur fera-t-il revivre les voitures que nous voyons actuellement au Salon et peut-être un auteur écrira-t-il les « mythologies » des automobiles que nous voyons tous les jours dans nos rues, même si cela nous paraît impensable.
Thierry DUBOIS
La vision que nous avons d’une Porsche aujourd’hui n’est plus du tout la même. Il y a trente ou quarante ans, il était très rare de voir une Porsche à Paris. Aujourd’hui, il suffit de se promener à pied pour en croiser dix ou quinze. La perception de ces véhicules n’est donc plus du tout la même.
Marc VERNEY
On peut aussi opposer le durable et le jetable. Lorsque je parcours les routes pour les besoins de mon site Internet, je constate la disparition rapide de la signalétique, même récente. Des panneaux modernes sont déjà détruits et des stations-service qui ont une dizaine d’années sont à l’abandon. Je remarque au contraire et je photographie ce qui reste : les vieux panneaux Michelin en ciment, des publicités des années 30 accrochées à un mur de façon improbable dans une sous-préfecture. Je me demande parfois si notre époque du jetable parviendra à assurer une transmission comme ont su le faire des décennies précédentes. La réponse me semble malheureusement toute trouvée.
François ALLAIN
Il se pose aussi le problème du nombre. Une 203 réalisée à 500 000 exemplaires sera forcément plus rare qu’une 206 produite à 4 millions d’exemplaires.
Marc VERNEY
La Ford T a existé et les produits qui sortaient des chaînes de montage à l’époque étaient censés durer beaucoup plus longtemps que nos voitures actuelles. Dans les années 30 et 40, une Ford T roulait sans difficulté sur les routes américaines. Lorsqu’on voit une 205 circuler aujourd’hui, elle donne plutôt l’impression d’un amas de tôle en fin de vie.
Stanislas GRENAPIN
Faut-il que la voiture soit un objet qui s’apparente à de l’art pour pouvoir parler d’art dans l’automobile ?
Marc VERNEY
Il faut d’abord que l’automobile soit durable. On produit aujourd’hui des voitures qui ne sont pas destinées à être des objets d’art, du fait de la banalisation de l’automobile. Elles sont avant tout produites pour être fonctionnels. La beauté peut provenir de la fonctionnalité mais il n’y aura pas la nécessaire durabilité de l’objet.
François ALLAIN
Je ne suis pas tout à fait d’accord car dans chaque génération, certains modèles traversent les âges. Il s’agit souvent de coupés, de cabriolets et de modèles assez rares. Certains modèles présentés en ce moment au Mondial n’existeront sans doute plus dans vingt ans. Mais d’autres voitures seront certainement devenues des « collector ». Une F-Type de chez Jaguar n’ira pas à la casse.
Stanislas GRENAPIN
Je ne suis absolument pas convaincu. Il ne s’agit que de marketing et de communication. Les voitures du passé nous plaisaient car elles étaient dessinées avec un amour évident pour l’objet. Quelques ingénieurs brillants peuvent sortir des voitures comme la F-Type. C’est l’amour de l’argent davantage que l’amour de l’automobile qui aboutit à de tels projets.
François ALLAIN
Comme nous l’avons dit lors d’un autre atelier, il existe aujourd’hui une différenciation plus profonde entre la voiture fonctionnelle et la voiture « passion ».
J’ai commencé à collectionner des voitures à la fin des années 80 avec un coupé 204. Des collectionneurs plus âgés ne voyaient aucun intérêt dans un tel modèle. Aujourd’hui, il s’agit d’une voiture de collection. Je comprends tout à fait qu’un jeune de 20 ou 25 ans se pâme aujourd’hui devant une 205 GTI. Il se passionne pour la voiture de son enfance et c’est tant mieux. Il existera après nous une passion pour la voiture de son enfance.
Stanislas GRENAPIN
François, vous peignez aussi des voitures très contemporaines.
François BRUERE
Bien sûr. Il arrive régulièrement qu’un constructeur me demande de peindre un concept car ou un modèle qu’il est sur le point de lancer. Cela demande une autre vision et une autre technicité mais la démarche est tout aussi intéressante.
Pour revenir au propos précédent, l’on peut certes jeter un véhicule mais, de mon point de vue, plus une voiture a vécu, moins il est concevable de la jeter. J’ai personnellement une voiture qui a plus d’un million de kilomètres. Elle roule très bien et je ne vois pas pourquoi je la mettrais à la casse. J’espère la voir rouler encore un million de kilomètres.
Stanislas GRENAPIN
L’histoire de vos trois personnages, Fanny, aurait-elle pu avoir pour cadre un véhicule autre qu’un camion qui ressemble à celui que vous avez connu dans votre enfance aux côtés de votre père ?
Fanny LALANDE
Elle aurait pu se dérouler ailleurs que dans un camion mais j’étais particulièrement intéressée par le huis clos qu’impose la cabine. Je me suis penchée sur le monde des routiers avec une curiosité pour leur mode de vie : que font-ils quand ils doivent s’arrêter de rouler le week-end ? Quelle est leur vie sur les aides de repos ? Ma réflexion est partie de là.
Un jour, je me suis fait voler ma voiture. Il se trouve que mon père avait gardé la 205 GTI de son oncle. Il me l’a prêtée pour quelques jours. Je suis arrivée au volant de cette 205 GTI au lycée professionnel où j’enseigne. Tous les élèves (exclusivement des garçons) m’ont fait une haie d’honneur, ravis que j’aie enfin compris ce qu’était « une vraie voiture ».
Il y avait beaucoup de groupes scolaires aujourd’hui au Mondial de l’Automobile. Ils se créent leurs propres souvenirs et s’approprient l’objet, peut-être d’une façon différente : ils disposent tous aujourd’hui d’outils numériques, prennent des photos… Il y a là une autre façon de véhiculer des souvenirs autour de l’automobile.
Stanislas GRENAPIN
Quels sont, dans chacune de vos disciplines, les freins qui surgissent lorsqu’on travaille sur l’automobile ?
Thomas MORALES
Un premier frein réside dans la diffusion de son travail. Un écrivain ou un journaliste doit trouver un public et la voiture intéresse très peu. Ce sujet devient de plus en plus une niche. La 205 GTI est certainement la dernière voiture mythique française, notamment du fait de l’image véhiculée par la publicité à l’époque, qui valorisait fortement la voiture. Nous n’avons pas d’équivalent aujourd’hui.
François BRUERE
Il n’existe pas ou peu de structures permettant de montrer l’art mécanique. Seules quelques galeries dans le monde (ce à quoi il faut ajouter les grands salons automobiles internationaux et quelques concours d’élégance) proposent des œuvres dans ce domaine. Il nous appartient donc d’aller au-devant des amateurs d’art ou d’automobile pour mettre notre travail en avant. Faire appel à un artiste, c’est lui confier le soin de donner d’autres qualités subjectives au sujet que l’on peint.
Stanislas GRENAPIN
Je suis frappé chaque année par le nombre de peintres qui exposent sur le salon Rétromobile.
François BRUERE
J’y exposerai en 2013 pour la 34ème ou la 35ème fois. Il y a vingt ou trente ans, nous n’étions qu’une petite poignée. Aujourd’hui, des artistes venant de tous les horizons nous rejoignent.
Thierry DUBOIS
Le discours ambiant est hostile à l’automobile mais les gens continuent d’aimer les voitures. J’ai réalisé 80 fascicules sur l’histoire des routes pour les collections Altaya (qui proposent un objet et un fascicule). Je devais en réaliser cinquante au départ. Devant le succès du produit, on m’a demandé d’en faire dix de plus, puis dix de plus… J’ai dit « stop » car j’avais aussi d’autres choses à faire. Tous les quinze jours, j’apportais chez l’éditeur mes textes, photos et dessins. Les équipes de l’éditeur me disaient qu’à chaque fois, l’ensemble de la rédaction regardait de quoi il s’agissait car la voiture intéresse tout le monde. Lorsqu’Altaya travaillait sur les santons de Provence ou sur le crochet, cela intéressait beaucoup moins de gens. L’émission « Des Racines et des Ailes » (qui constitue un peu mon « heure de gloire ») a réalisé une audience très supérieure à celle qu’elle réalise habituellement avec le numéro consacré à la Nationale 7. La semaine dernière, une série de reportages a été consacrée par le journal de 13 heures aux garages anciens. Là aussi, des records d’audience ont été battus.
Marc VERNEY
Lorsqu’on aborde ce sujet dans les medias, l’intérêt est toujours présent car le voyage passionne. Je vois deux freins qui empêchent les jeunes générations de vivre la route comme nous l’avons vécue : le GPS et les ronds-points. Le GPS est très utile mais il vous fait circuler d’un point A à un point B avec une efficacité redoutable, qui ne vous donne plus l’occasion de vous perdre – sauf lorsqu’il se trompe et vous conduit dans un canal.
Le rond-point est une folie anglo-saxonne – à l’origine – qui cause la perte des routes anciennes. Les entrées de villes françaises offrent un spectacle de hangars en tôle ondulée et aux couleurs criardes. Nous perdons totalement la trace d’itinéraires anciens qui avaient plein de charme.
Thierry DUBOIS
Auparavant, la Nationale 10 filait au milieu des champs pour arriver à Chartres, devant laquelle il y a une sorte de grand fossé. Nous avions un paysage de labour infini, une longue ligne droite et, au bout, la cathédrale, dressée au milieu des champs. Nous ne pouvons plus voir cette perspective aujourd’hui en raison d’un certain nombre de ronds-points arborés qui cassent cette perspective.
Stanislas GRENAPIN
De l’autre côté, en venant de Bretagne (qui est mon pays), les éoliennes bouchent tout autant le paysage, pour d’autres raisons. Revenons aux freins qui existent dans le monde de l’édition lorsqu’on a le projet d’écrire sur l’automobile.
François ALLAIN
Aujourd’hui, la diffusion des ouvrages s’avère très difficile pour des raisons économiques. Nous n’avons évidemment pas l’ambition de devenir une grande maison d’édition. Nous préférons faire ce que nous aimons et le faire bien, même si nous nous adressons à un public plus restreint.
Le livre que nous avons réalisé sur « L’automobile populaire » a été conçu dans le souci d’intéresser le plus grand nombre, en choisissant un thème rassembleur et une iconographie qui ravira les passionnés comme les néophytes. A l’inverse, nous avons publié un livre sur la Monika, voiture française produite à 25 exemplaires entre 1972 et 1973. Certains ont trouvé ce projet délirant mais je sais déjà que nous allons vendre les 1 500 exemplaires que nous avons sortis, car il existe un public de connaisseurs pour de tels ouvrages. Cela prouve que la passion qui nous réunit est vivace. L’intérêt est de pouvoir se situer dans des niches que les éditeurs traditionnels délaissent.
Mathieu FLONNEAU
Nous pointons du doigt cette schizophrénie depuis le début des ateliers : la popularité de l’automobile n’est pas véritablement reconnue dans l’espace public malgré sa réalité. Les grands écrivains qui ont écrit sur l’automobile ne sont pas connus pour ces fragments de leur œuvre. Nimier disait pourtant : « j’écris pour acheter de l’essence ». Jean-Christophe Bailly, écrivain et géographe, écrit sur le dépaysement. La voiture demeure le meilleur instrument pour éprouver ce dépaysement. Lorsqu’il parlait du Massif central, Julien Gracq disait : « le Massif central est vide partout où j’ai le désir de le voir ». Cette liberté que l’automobile a offerte à chacun fera peut-être de nous une génération bénie. Cette nostalgie est inévitable et il faut la transmettre. C’est ce que nous faisons, chacun dans sa discipline. Si nous comptons sur les medias contemporains, cette transmission n’aura pas lieu car eux-mêmes ne connaissent pas cette nostalgie.
Echanges avec la salle
François ROUDIER, Directeur de la communication du CCFA
Ne croyez-vous pas que vous représentez une forme d’art qui va à contre-sens de l’art et de la littérature français « post soixante-huitards » en mettant en avant l’individualisme et la société de consommation ? Ne montrez-vous pas que l’art populaire est celui de la société de la consommation, où le plaisir individuel est central ?
Mathieu FLONNEAU
Le dernier livre de François Bon (« Autobiographie des objets ») porte sur ce sujet et il s’agit d’un livre de garçons, car les objets qu’il étudie sont liés au vélo, à l’automobile, à des loisirs souvent considérés comme masculins.
François ALLAIN
Je trouve très restrictif de considérer l’automobile comme un plaisir individuel. C’est aussi un plaisir familial et un plaisir partagé avec ses amis. Le voyage vers Katmandou en 2CV n’en constitue qu’une modalité parmi d’autres.
François BRUERE
Je rencontre aujourd’hui des amateurs de mon travail, qui me disent acheter une « fenêtre », un espace qui s’ouvre et non un tableau. Certains vendent des voitures qu’ils ont conservées pendant des années dans leur garage et préfèrent s’acheter des tableaux.
Etienne FAUGIER, association P2M
Je me demandais, en regardant le tableau de Hopper, si cela ne fonctionne pas mieux lorsqu’on évoque le voyage sans montrer la voiture, qui est beaucoup décriée à notre époque ?
Fanny LALANDE
Je vous rejoins sur ce point. Le voyage dépasse l’objet. La mobilité et le dépaysement priment sur la voiture elle-même. J’avais été frappée, en voyant les réponses à la question que j’avais lancée sur Internet, par cette forme de schizophrénie. La voiture est associée, dans l’esprit de nombreuses personnes, à toute une série de contraintes. Il faut l’entretenir. C’est parfois coûteux, surtout pour des jeunes dont c’est le premier achat. Mais il s’agit aussi d’un irremplaçable instrument de liberté.
Marc VERNEY
On peut aussi se demander ce qu’est la voiture aujourd’hui. Elle n’a plus nécessairement quatre roues, un capot et une vitre avant. Elle prend des apparences très diverses, de la « micro-car » qui fait l’objet d’expériences actuellement au tricycle. La mobilité se réinvente constamment et peut-être la voiture, telle que nous la connaissons, est-elle appelée à disparaître au profit d’autres objets qui utiliseront d’autres formes d’énergie.
Fabian KRÖGER
La question posée revient à se demander pourquoi les Trente Glorieuses exercent une telle fascination sur notre époque, y compris dans le champ culturel et artistique. Nous sommes dans une société où le contrôle est infiniment plus développé qu’il ne l’était dans les années 60. Il existait mais n’avait pas les mêmes formes ni le même degré. Il y a là une autre grille de lecture pour comprendre les différents phénomènes dont nous avons parlé.
François BRUERE
Chacun a aujourd’hui le choix de vivre une réalité ou de vivre son rêve. J’ai toujours rêve de parcourir la route 66, puis j’ai fait ce voyage. Je ne le regrette évidemment pas mais peut-être aurais-je dû conserver ce rêve en tête. Il en est sans doute de même avec la Nationale 7. Nous allons peut-être voir trois stations-service qui évoqueront un passé plein de souvenirs. Il y aura aussi des centaines de kilomètres pendant lesquelles il ne se passera pas grand-chose au regard du rêve que l’on avait en tête.
De la salle
Plus que le GPS et les ronds-points, je trouve que c’est l’autoroute, dans sa dimension totalitaire, qui a tué le rêve lié à l’aventure automobile. Avant l’autoroute, on partait en 4CV. Le moteur chauffait. On s’arrêtait pour la nuit. Si tout allait bien, le lendemain soir, on arrivait sur la Côte d’Azur. C’était une aventure, que chacun recherche encore.
Je vous remercie pour tout ce que vous faites pour préserver cette mémoire du XXème siècle, qui menace aujourd’hui d’être détruite. Billancourt n’en constitue qu’un exemple. Il faut transmettre cette mémoire aux jeunes qui ont rêvé de la 205 ou de la R5.
Thierry DUBOIS
Lorsqu’on parle de la route 66, cela fait rêver. Si on parle de la Nationale 7, on est un « vieux réac ». La Nationale 7 présente l’avantage de n’avoir à parcourir qu’une cinquantaine de kilomètres pour trouver une des stations-service dont vous parliez, alors qu’il faut parcourir 300 ou 400 kilomètres sur la route 66 aux Etats-Unis.
De la salle
Nous pouvons aussi déplorer en France un manque de connaissances Je suis parti avec une 2CV pour aller jusqu’à la Charité et j’ai redécouvert plein de choses, dont des tronçons d’autoroute qui empêchent d’emprunter la Nationale 7.
Nous sommes aussi dans une phase de mutation de l’automobile. J’ai vu à la télévision une Citroën « C zéro » électrique qui vient de faire le tour du monde alors qu’elle n’a presque aucune autonomie. Le rêve peut encore exister. Je suis triste, quand je prends le périphérique, en voyant que toutes les voitures sont grises (y compris la mienne). Nous parlions l’autre jour de la 2CV. J’ai visité le Conservatoire Citroën, non sans nostalgie. On y voit notamment des prototypes extraordinaires. Toutes les marques étrangères font aujourd’hui leur succès sur des modèles anciens revisités (New Beetle, Fiat 500, Mini). Nous n’avons pas su le faire alors que la 2CV et la 4L étaient sans doute supérieurs à ces modèles. Citroën ne fait tourner qu’une seule chaîne à Aulnay depuis 2007 ou 2008. Une autre chaîne aurait certainement pu tourner avec une nouvelle version de la 2CV. Je crois qu’on en parle aujourd’hui pour 2015.
Mon grand-père a eu un des premiers garages Peugeot à Lyon. Le fonctionnement des voitures était quasiment identique à leur fonctionnement actuel, mis à part l’électronique qui nous cause bien des soucis.
Fabian KRÖGER
Nous vivons aujourd’hui une sorte de privation sensorielle dans les voitures neuves : on y est de plus en plus isolé de la route. On ne la sent plus et on ne l’entend plus, ce qui transforme aussi l’expérience du voyage.
De la salle
Ce phénomène est également lié à l’autoroute.
François ALLAIN
Je distinguais la voiture fonctionnelle et l’automobile « passion ». De la même façon, si l’autoroute est formidable pour aller d’un point A à un point B, on s’aperçoit que de nombreuses communes, le long de la Nationale 7, essaient de faire revivre leur bourg grâce à la fibre nostalgique pour cet itinéraire. Un nouveau tourisme peut voir le jour, parallèlement à l’autoroute qui continuera de toute façon d’exister.
Marc VERNEY
Il est bon de cultiver le mythe ancien mais il faut aussi renouer avec le plaisir du voyage en zig-zag.
Stanislas GRENAPIN
Merci à tous pour votre participation.